Asselineau chez Ruquier : le dîner de cons

Il faudra un jour s’en rendre compte : il y a comme une contradiction entre, d’une part, affirmer à chaque instant que l’on fait confiance à l’intelligence des Français (ce qui bien sûr est la moindre des choses) et, d’autre part, affirmer sans cesse que les résultats des élections dépendent essentiellement de l’exposition médiatique des candidats.

C’est l’une des réflexions que je me suis faites l’autre soir (samedi 20 septembre) en regardant le triste spectacle de François Asselineau s’exprimant sur le plateau de Laurent Ruquier. Le lendemain sur la page Facebook de l’Union populaire républicaine, on pouvait lire ceci qui ajoutait encore une louche de pathétique :

« = L’IMPACT DU PASSAGE SUR FRANCE 2 APRÈS 12 HEURES =
À 12h45, soit 12 heures après la diffusion de mon passage dans l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché » :
a)- le nombre de « J’aime » sur notre page Facebook est passé de 28 732 à 29 046, soit +314.
Une telle hausse, obtenue en si peu de temps, est spectaculaire.
Elle pulvérise déjà, au bout de 12 heures, la plus forte hausse journalière de « j’aime » jamais enregistrée auparavant sur 24 heures, depuis la création de cette page il y a plus de 4 ans. Notre précédent record quotidien était en effet de +129 et avait été obtenu le 25 mai 2014.
Ce précédent record avait été obtenu après mon passage sur RMC chez Jean-Jacques Bourdin, le 20 mai, et la diffusion des spots publicitaires de 1’30 » à la télévision dans le cadre de la campagne officielle pour les élections européennes.
b)- nous avons enregistré 12 adhésions au cours de ces 12 heures.
Elles proviennent de la France entière, etc., etc. »

Par ailleurs c’est à croire que François Asselineau n’avait absolument pas préparé de réponses à certaines questions auxquelles il était pourtant certain d’être confronté. Quelques exemples : la question de Léa Salamé sur l’opportunité de la guerre livrée à Daech en général et des récentes frappes aériennes françaises en particulier (le président de l’UPR semblait presque surpris de cette question !), celle concernant la sortie complète de l’OTAN, celles sur l’immigration ou le mariage homosexuel, celle sur « vous-dites-la-même-chose-que-le-Front-National », celle sur la nationalisation de TF1, ou encore celle sur la fameuse conférence donnée par le président de l’UPR au « Local », repaire de Serge Ayoub.
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Le souverainisme dans tous ses états

Lisons Christophe Beaudoin – mais alors, de près.

"Ce n’est donc plus seulement un combat pour rendre au peuple sa souveraineté, c’est un programme pour le réenracinement du monde qu’il faut porter." Attends, euh…

« Ce n’est donc plus seulement un combat pour rendre au peuple sa souveraineté,
c’est un programme pour le réenracinement du monde qu’il faut porter. » Ah merde.


« Prisonniers de dogmes qu’ils savaient périmés, de programmes qu’ils avaient renoncé à réaliser, les grands partis unissaient fallacieusement des hommes qui, sur les problèmes du moment – on le vit bien après Munich -, s’étaient formé les opinions les plus opposées. Ils en séparaient d’autres, qui pensaient exactement de même. »
Marc Bloch, L’étrange défaite, juillet-septembre 1940

De même que je refuse de ne pas dire une chose que je crois parce que les extrêmes le disent, de même, je refuse de ne pas dire une chose que je crois parce que les partis que je combats le disent aussi.
Laurent Pinsolle, dans son billet d’aujourd’hui


Au premier abord, on peut trouver sympathique le souverainisme de Christophe Beaudoin. Si on lit très vite…

Hélas… le citoyen Beaudoin reprend ici – sans le préciser explicitement, mais il cite Michéa et se méfie du « progressisme »… – le concept de « libéral-libertarisme » dont j’ai déjà dit à maintes reprises tout le mal que je pensais (ou alors il faudrait parler de libertarianisme, un courant assez confidentiel en France mais actif dans les pays anglo-saxons). Il semble d’ailleurs que Nouvelles de France (à qui cet entretien était accordé) soit une publication passablement réactionnaire sur le plan sociétal (le mot est faible)… allant jusqu’à soutenir la nouvelle loi espagnole sur l’avortement, par exemple. [1]

Que les gens de Nouvelles de France se rassurent un peu, le parlement européen vient de se prononcer contre un droit européen à l’avortement.

Il y a des moments où le discours de Beaudoin devient quelque peu inquiétant. Ces « valeurs de la modernité » (« pluralisme, tolérance, nomadisme, ouverture ») seraient-elles incompatibles avec la démocratie et avec la souveraineté du peuple français ? Faudrait-il s’en méfier voire les rejeter ?? Il est flippant, là, le mec – de même quand il évoque sur un ton quelque peu suspicieux les « droits de l’homme mondialisés » ou l’idéal kantien ; comment dire…

On ne voit pas non plus ce que « l’orgueil prométhéen » vient faire dans cette histoire. Je pense que Beaudoin fait ici un vrai contresens : la dictature économique fallacieusement baptisée « Union européenne » est tout à fait incompatible avec le prométhéisme… et avec le progressisme (au moins au sens économique du terme). Vu que le marché, s’il a une « main invisible », est dépourvu de cerveau donc de toute volonté et de tout projet – c’est bien le problème que pose le fondamentalisme nihiliste néolibéral !

On saisit beaucoup mieux l’approche de Christophe Beaudoin quand on arrive à la fin de l’entretien, avec ce passage :

« Il faut maintenant ouvertement s’inscrire dans un combat pour la civilisation européenne, c’est-à-dire contre tout ce qui la mine et que l’on peut regrouper sous le terme « déracinement ». On est en train de saper une à une les conditions non seulement politique mais aussi morales, culturelles, et anthropologiques d’un monde « décent » au sens de la « common decency » d’Orwell [ah tiens, une marotte michéiste]. Ce n’est donc plus seulement un combat pour rendre au peuple sa souveraineté, c’est un programme pour le réenracinement du monde qu’il faut porter. Tout le reste est dérisoire. C’est-à-dire le réenracinement du pouvoir, de l’économie, du droit, des sociétés et des hommes. Voilà en réalité le vrai combat pour la paix. Il faut d’urgence relire Simone Weil, la grande, sur l’enracinement comme besoin vital de l’âme humaine. [2] »

Ah, les « racines »… Ah, le « combat pour la civilisation européenne »… Voilà qui ne me dit rien qui vaille. Voilà qui fleure bon l’obscurantisme romantique, la « chrétienté », ou encore le néopaganisme sinistre du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne). En ce qui me concerne, je préfère combattre pour l’universalisme français, le rationalisme des Lumières et le progressisme scientifique et matérialiste (et même productiviste). Et d’ailleurs que signifie cette incise, « la grande », à propos de Simone Weil ? Allusion à la « petite » Simone Veil (avec un « V ») qui a légalisé l’avortement ? (Et qui, reconnaissons-le tout de même, a par ailleurs largement trempé dans l’instauration de la dictature économique.) Je ne veux pas faire de procès d’intention. Mais une chose est sûre : le citoyen Beaudoin est un défenseur de « la famille » et n’aime pas beaucoup l’idée de mariage homosexuel (quant à moi je n’aime pas l’idée de mariage tout court, et je n’oublie pas que la famille peut être un enfer comme un paradis, voire les deux successivement ou même les deux à la fois, mais passons).

Oui, nous devons faire alliance
avec des réactionnaires


Et pourtant, il ne faut pas se voiler la face : pour mettre fin à la dictature économique (i. e. pour faire sortir la France de l’UE et de l’euro), nous avons besoin – du moins pour l’instant – d’une alliance en bonne et due forme avec les sociétal-réactionnaires. Alors ÇA FAIT CHIER, bien sûr ; mais comme disait de Gaulle, qui s’y connaissait un peu en alliances de circonstance, « on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités ». N’en déplaise à certains camarades du Mouvement politique d’émancipation populaire (MPEP) ou du Parti ouvrier indépendant (POI)… La réalité, c’est que dans les 55 % de 2005, il y a un paquet de réactionnaires – au sens sociétal du terme s’entend. Sans eux, ça ne fait plus 55 % ; ça fait peut-être la moitié, et encore… La règle est simple : en démocratie, soit est majoritaire et on impose ses vues, soit on est minoritaire et on gesticule. Donc une alliance objective entre les (vrais) socialistes et les keynésiens (tous les keynésiens) en vue de renverser la dictature économique est l’enjeu du moment. Il ne s’agit pas de faire alliance avec des fascistes, ni d’ailleurs avec le Front national [3] ; il s’agit de faire alliance avec des réactionnaires – oui vous avez bien lu : faire alliance avec des réactionnaires. Décision lourde mais nécessaire ; expérience désagréable mais potentiellement salutaire. C’est la seule porte de sortie.
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